Ecrire dans une autre langue

A la suite de plusieurs questions et autres réflexions que j’ai reçues sur Bruja, mon projet anglophone en cours d’écriture, j’ai posté un fil assez long (ah ah) sur Twitter. Je me suis dit que tant qu’à faire, autant vous en faire profiter 😉

Comme je le disais dans un de mes récents CR sur le blog, je suis donc en pleine rédaction de Bruja, qui, en dépit de son titre (« Bruja » veut dire « sorcière » en espagnol) est un roman en anglais. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, c’est ma devise ^^)

D’abord, pourquoi écrire dans une autre langue que la sienne – et pourquoi l’anglais ? Plusieurs raisons à cela (bear with me!) D’abord, l’anglais, c’est définitivement ma langue de cœur (ce qui n’enlève rien à mon appréciation pour le français).

Français qui est ma langue maternelle, okazou ce ne serait pas clair. A ma connaissance, je n’ai pas de racines familiales anglophones (more’s the pity!) et si j’ai des origines diverses (notamment des Pays-Bas, de Belgique et un zeste d’Italie – si, si!) je n’ai pas encore trouvé de lien généalogique avec l’UK ou ailleurs. Ce n’est pas donc de ce côté-là qu’il faut chercher (me concernant) des liens avec l’anglais. Les liens se sont plutôt forgés au fil de mes études, d’abord en choisissant l’option linguistique dès le lycée et en décidant ensuite de faire un cursus de traduction (anglais/allemand pour celleux qui voudraient le savoir). Ai-je le même lien avec l’allemand ? Non, définitivement pas 😀

Ca va me donner par ailleurs l’occasion de faire un bref aparté sur la traduction et d’égratigner quelques mythes qui ont toujours cours concernant cette profession. Pour celleux qui envisageraient ce métier plus tard, ca peut être utile. 🙂

J’ai constaté à de multiples reprises qu’on a tendance à considérer le traducteur/la traductrice soit comme un génie multilingue dès qu’iel va ouvrir la bouche (Nope) soit comme quelqu’un qui se contente d’ouvrir le dico et de piocher le premier mot qui conviendrait (Nope, nope, nope). Ce sont deux extrêmes, naturellement, mais ça montre bien à quel point la position du traducteur/de la traductrice demeure encore méconnu-e. Non, tou-te-s les traducteurs/trices ne sont pas des génies multilingues et encore moins à l’oral (c’est mon cas) pas plus que nous ne sommes des feignasses nous contentant de jongler entre les dicos (ce qui suppose déjà pas mal de travail, let me tell you!). Les traducteurs/trices sont des artisans de l’écrit. Déchiffrer un texte, réfléchir au contexte, trouver le mot qui puisse convenir, etc.

Il n’y a rien de « facile » dans ce métier. Et je ne vais même pas aborder la traduction littéraire, où la plume du traducteur/de la traductrice doit se révéler à la hauteur de celle de l’auteurice. Je ne suis d’ailleurs pas légitime pour ce faire, étant donné que je suis traductrice technique (comprenez tout ce qui ne relève pas du domaine littéraire, à savoir 95% du volume de traduction). Ah et dernière chose – si vous pensez que bientôt les logiciels auront la peau des traducteurs/trices, je vous engage effectivement à faire un test avec par exemple un mode d’emploi non traduit. Vous m’en direz des nouvelles.

Apprendre une langue, c’est naturellement apprendre la/les culture-s qui la sous-tendent. Tout, depuis les expressions jusqu’à la structure grammaticale d’une phrase, renvoie aux manières de penser, de dire les choses des locuteurs et locutrices, les « native speakers ». On ne peut pas dissocier une langue de celleux qui la parlent. C’est pour cette raison fondamentale que la langue est un matériau vivant et que, n’en déplaise à certains esprits butés, elle s’adapte constamment aux usages que nous en faisons 🙂 (dont la langue inclusive que j’utilise).

Apprendre une langue, c’est donc avoir accès à tout son héritage, tout son présent également. C’est ouvrir des portes qui jusque là nous auraient été fermées (ou du moins pas aussi accessibles ). C’est exactement ce qui s’est passé avec mon apprentissage de l’anglais. J’ai pu lire en VO, d’abord dans le cadre de la fac, puis dans mes lectures loisirs. Je me suis mise aux films, à la TV UK, etc. Bref, j’ai pu plonger pleinement dans les cultures anglophones.

Et étant autrice, il est dès lors logique en un sens que l’interrogation me vienne « Moi aussi, puis-je écrire dans cette langue ?« . Néanmoins, ça pose plusieurs écueils. Outre naturellement l’obstacle d’écrire directement dans une langue étrangère – rappelez-vous que nope, les traducteurs & traductrices ne sont pas tou-te-s des génies multilingues (et de grâce, ne confondez pas traducteur/interprète. Ce n’est pas DU TOUT le même boulot !!!!) il y a aussi… hé bien l’écueil culturel.

A savoir les référents de la vie quotidienne. Les habitudes, les us et coutumes, les noms des supermarchés, les manières de fonctionner, etc, bref tout ce qui nous renvoie à la culture de là où on vient. Et on peut faire des recherches autant qu’on veut, on courra toujours le risque de faire une erreur. Bref, voilà pourquoi je ne me risquerais pas à situer l’action dans un pays anglophone tout en écrivant en anglais.

Bruja est donc bel et bien un ouvrage d’imaginaire (on aurait déjà pu le supposer avec son titre, vous allez me dire) et situé dans un monde créé de toutes pièces. Ça rajoute une contrainte supplémentaire – mais une contrainte avec laquelle j’ai l’habitude de travailler quand j’écris en français, comme par exemple avec Terre de Brume.

Pour revenir sur les raisons qui me poussent à écrire en anglais, j’ai déjà parlé du fait que je lis énormément dans cette langue, qu’elle m’est donc plus familière que par ex. l’allemand (je frémis rien que de penser au travail que cela me demanderait!) Est-ce la seule raison ? Bien sûr que non. Ce serait formidablement hypocrite de ma part de ne pas mentionner que naturellement, les opportunités de publication en anglais me semblent aussi avantageuses. Et c’est le moment de traiter d’un point intéressant pour les auteurices – la traduction de leurs ouvrages aka les fameux « droits étrangers » qui sont le plus souvent cédés aux ME quand on signe un contrat de publication.

Pour répondre à la question « Puis-je avoir l’opportunité de voir mon livre traduit en 56 langues ? » (et sous-entendu, de ne plus vivre que de ma plume ?) la réponse la plus probable serait « Oui… si votre livre fait un carton en français. » Et quand je dis un carton, c’est vraiment un carton, du genre le best-seller du siècle. Alors, je vous souhaite de tout cœur de le vivre, mais il faut être réaliste – ça arrive *rarement*.

Est-ce à dire que votre ouvrage ne se retrouvera jamais traduit ? Non, pas forcément. Certains pays d’ailleurs sont plus friands que d’autres de la litt’ francophone jeunesse/YA si celle-ci a bien marché par ailleurs. Et plusieurs de mes potes auteurices ont vu effectivement leurs ouvrages traduits dans d’autres langues. Est-ce à dire que c’est la norme ? Non, définitivement pas. Il faut de bonnes ventes et surtout une ME/un-e agent-e littéraire qui puisse défendre vos droits avec efficacité.

Et puis, il faut aussi énormément de chance et/ou de bons contacts à l’étranger. Et même comme ça, ce n’est pas toujours suffisant.

Et là, vous me direz peut-être « Oui, mais pourquoi alors autant de traductions d’ouvrages anglophones dans les rayons des libraires? » C’est très simple : les anglophones sont habitué-e-s à vendre, les autres (dont les francophones) à acheter. Et l’inverse se produit peu, surtout quand on compare le volume de traduction effectué dans cette tranche de marché.

Quand j’ai rencontré Roxane Edouard (qui n’était pas encore mon agente alors) spécialiste des droits étrangers et que je lui ai posé la question d’une éventuelle traduction, elle m’a répondu « C’est hyper difficile ». Et la situation n’a pas vraiment changé depuis.

D’où aussi mon désir d’écrire directement en anglais. Et là, on entre plus dans le processus d’écriture proprement dit. On m’a posé récemment la question « Pourquoi ne pas écrire d’abord en français et ensuite le traduire ? Ne serait-ce pas plus facile ? »

Alors, en théorie, oui. Ce serait même une épargne-temps. Mais en pratique… ça ne marche pas. J’ai testé. Et… nope. Mon esprit se refuse à cette gymnastique. Pourquoi, alors que je suis traductrice par ailleurs ? (oui, ça ne manque pas d’ironie comme situation !) Le début de réponse que j’ai pu trouver, c’est que je suis tentée, en mode « autrice » de réécrire ce que j’ai écrit en français. Un phénomène qui peut survenir quand je fais de la traduction retour (dans le jargon, c’est faire la traduction vers une autre langue que la sienne).

Hé bien, quand je suis en mode autrice, laissez-moi vous dire que c’est nettement PIRE. Je réécris, j’enjolive, je perds le fil de ce que je voulais dire à l’origine, bref ça ne marche pas. Et donc, pour cette raison bien simple, quand j’écris Bruja, j’écris directement en anglais. Ce qui implique également de penser *directement* en anglais également.

Est-ce difficile ? Naturellement. C’est une gymnastique à laquelle il faut s’habituer. Et même si mon métier m’aide dans ce domaine, c’est radicalement différent de se retrouver face à une page blanche et de se lancer dans l’aventure, sans « support » antérieur.

Est-ce que je m’aide de dicos ? Oui, aussi bien traductif qu’unilingue ou encore de synonymes, etc. Et Google est d’une aide précieuse pour le « slang » (comprenez la langue familière).

Est-ce donc à conclure que je vais à la vitesse d’un escargot ? Oui et non. Oui, car c’est mon choix avec ce projet, que je prends mon temps (aucune date à respecter puisque pas de contrat signé – la situation a du bon !) Je sais que c’est un projet de longue haleine et comme j’en mène plusieurs de front (ma manière de fonctionner) je ne vois pas pourquoi je me mettrai la pression avec ce projet. Et en même temps, Bruja avance plutôt bien ! Plus de 22 000 mots (car oui, les anglophones comptent en mots plutôt qu’en signes, qui est encore une exception francophone ! Un lien très utile à cet égard : )

22 000 mots et je vise au max. 80 – 90 k mots. Donc, yep, ça avance plutôt vite (tout en comptant que je travaille actuellement sur la V2 et que je reprends des morceaux de la V1. 😀 ) Plusieurs lecteurices m’ont aussi complimenté sur les extraits que je diffuse parfois ici et sur Insta. Alors, je les en remercie, ça me fait chaud au cœur ! Pour autant, je ne vais pas vous mentir – je choisis aussi les « meilleurs » morceaux.

Ce qui implique que je me doute que j’accomplis certainement 20 000 fautes par phrase et que je ne doute pas qu’il faudra un temps et une énergie colossaux pour atteindre un stade où le projet peut être soumis à des regards extérieurs.

Est-ce que cela me rebute ? Nope. Pas à cette étape-ci du moins. Il faut dire que je m’éclate en ce moment dans l’univers de Bruja. C’est un univers hyper sombre, abordant des thèmes qui me sont chers. Pensez à l’ambiance d’un film n&b, où personne n’est sûr de personne et où le spectateur lui-même doute de tout ce qu’il voit (si j’osais, je ferais la comparaison avec Hitchcock ^^ ) (le male gaze en moins).

Est-ce que je suis certaine d’être publiée à la fin ? Non. Absolument pas. Et les raisons tiennent aussi bien au manuscrit en lui-même qu’à des facteurs extérieurs (comme le fait que je ne suis pas anglophone ah ah ).

Cela va-t-il me décourager ? Nope. Outre le fait qu’il y a longtemps que cette idée tourne dans ma caboche, qu’avant Bruja, il y a eu une *longue* série de projets avortés/abandonnés, il y a aussi mon entêtement dans cette aventure. Je sais que je vais aller jusqu’au bout avec Bruja et que parti comme c’est parti, ce projet a toutes les chances de se voir clôturé. Pour le reste… c’est comme pour tout manuscrit soumis à une ME – ce n’est pas uniquement de moi que cela dépend !

Donc, en conclusion…

staytuned

 

 

Une réflexion sur “Ecrire dans une autre langue

  1. Pingback: CR d’avril 2019 | Cindy Van Wilder

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